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vendredi 2 janvier 2015

WOODY ALLEN : « J’ai l’impression que les autorités françaises ne protègent pas suffisamment leur extraordinaire patrimoine »


Extraits d'un entretien avec Woody Allen le 27 octobre 2014

« Si les artistes des années vingt voyaient les Champs-Elysées d’aujourd’hui, je pense qu’ils en auraient une crise cardiaque. L’évolution de tels lieux est une tragédie. La France a toujours été le symbole des ambitions humaines les plus élevées sur le plan artistique et culturel. Quand on regarde la France, on se dit voilà ce que l’homme a réussi de plus beau, de plus ambitieux, de plus élevé en matière d’art, d’architecture, de mode, de savoir-vivre… Et puis on voit ce que sont devenus les Champs-Elysées, et c’est à mes yeux un crime contre l’esprit et la culture française. Ça devrait être déclaré crime national. »

« Oui, toutes ces franchises, ces fast-food, ces boutiques à camelote… On dirait Times Square ! Avant, cette avenue était synonyme d’élégance et d’art de vivre dans le monde entier, on la regardait et on se disait “Mon Dieu, les êtres humains ont été capables de réussir ça ?”. On regardait Paris avec ce même regard émerveillé, en se disant que c’est fantastique que l’humanité ait inventé et construit une ville pareille : les rues, l’architecture, les arbres, la façon dont les Parisiens s’habillent, mangent, se comportent, tout est signe du plus haut degré de civilisation. Perdre la moindre portion de ça, c’est terrible. Et malheureusement, Paris aujourd’hui a perdu une partie de ses beautés. L’architecture et l’urbanisme demeurent les mêmes. Oui, bien sûr, mais l’esprit a changé. Quand le roi se promenait rue de Rivoli, il n’y avait pas toutes ces échoppes à cartes postales et T-shirts. Evidemment, je suis parfaitement conscient que la société change, qu’on ne peut pas retourner dans le passé, qu’il y a aussi du bon dans le progrès, mais j’aimerais que des endroits aussi miraculeux que Paris ne cèdent pas complètement au commerce cheap et trouvent un équilibre entre l’époque moderne et leur splendeur passée. J’ai l’impression que les autorités françaises ne protègent pas suffisamment leur extraordinaire patrimoine. Si Paris devient un centre commercial, ce serait une perte non seulement pour Paris mais pour l’humanité entière. »

jeudi 20 novembre 2014

Une révolution et son symbole : cure de jouvence pour le croiseur Aurore

Nikolai Kochergin
La prise du Palais d'Hiver par les troupes révolutionnaires, le 25 Octobre 1917


La nouvelle n'est pas passée inaperçue en cette année 2014 : le croiseur Aurore (1) a quitté les quais de la Neva pour les chantiers navals de Kronstadt afin de s'offrir une cure de jouvence. Le 6 novembre 1917 (2), l'équipage du célèbre croiseur, acquis à la cause révolutionnaire, avait tiré une salve sur le Palais d'Hiver où siégeait le gouvernement d'Alexandre Kerensky, donnant ainsi aux bolcheviks le signal de l'attaque du Palais. Nombre d'historiens considèrent la salve tirée par les marins du croiseur Aurore ou bien la prise du Palais d'Hiver comme le début de la Révolution d'Octobre. Quant au navire lui-même, il est devenu au fil des ans le symbole d'une révolution qui fêtera son centenaire en novembre 2017. Je souhaiterais proposer au lecteur une brève réflexion sur le thème du nouveau pouvoir, né durant la période révolutionnaire. Je précise enfin que, dans cet article (comme dans ceux qui l'ont précédé), mon but n'est ni d'approuver les uns ni de condamner les autres, mais d'essayer de comprendre les phénomènes sociaux.


Le terme "révolution"

Les mots et expressions liés aux phénomènes sociaux (communisme, démocratie, coup d'Etat, putsch, révolution, etc.) ont un caractère polysémique. A notre époque, les médias se sont emparés de ces termes d'ordre sociologique, ne faisant qu'ajouter à la confusion générale. Il nous suffit de penser, par exemple, à des événements se déroulant hors du monde occidental : un banal coup d'Etat, voire une manifestation de rue réunissant quelques centaines de mécontents. Si les médias peuvent présenter ces événements au public sous un jour favorable aux pays occidentaux, ils n'hésiteront pas (nombre d'entre eux en tout cas) à les qualifier de "révolutions" (3). Le traitement idéologique de l'information, si fort de nos jours, entraîne nécessairement ce genre de dérive verbale. Introduisant des changements profonds dans la structure sociale (la nationalisation des moyens de production en premier lieu), la Révolution d'Octobre dépassa le cadre d'un banal coup d'Etat. Cette révolution est liée à la naissance d'un nouveau pouvoir.


Un champ de ruines

Emeutes causées par la faim, grèves, montée du mécontentement, répression de la part du pouvoir, humiliante défaite militaire face au Japon en 1905... La Russie prérévolutionnaire est au bord du gouffre. La première guerre mondiale et l'ouverture d'un front à l'Est provoqueront l'effondrement du pays. C'est dans ce contexte que s'inscrit la Révolution de 1917.


La séduction des idées

Dès les premières années qui suivent la prise de pouvoir par les bolcheviks, s'accumulent difficultés et mécontentements : attaques des Blancs soutenus par les Occidentaux, émeutes intérieures, groupes anarchistes opposés à tout pouvoir, etc. Vsévolod Voline (4), militant anarchiste, participa aux événements qui ébranlèrent la Russie au début du vingtième siècle. Dans ses écrits, il accuse les bolcheviks non seulement d'avoir recréé un pouvoir nouveau sur les ruines de l'Etat tsariste, mais aussi d'avoir écrasé le mouvement libertaire. Le projet de Vsévolod Voline et de ses amis était de bâtir une société nouvelle sur la base de "l'activité naturelle et libre, économique et sociale" des associations de travailleurs, selon les termes mêmes de Voline. Cette société nouvelle ne comporterait évidemment ni Etat ni gouvernement. L'idée est séduisante mais...


Mais...

Selon le philosophe russe, Alexandre Zinoviev, (5) il existe des lois de l'organisation des masses qui exercent leur action indépendamment du fait que les individus sociaux aient ou non conscience d'agir selon ces lois. S'appliquant à tous les groupes humains, quels que soient les lieux et les époques, ces lois sont universelles. Afin qu'un regroupement d'hommes constitue un tout, il est absolument nécessaire que se produise une division du regroupement en question entre gouvernants et gouvernés. Par analogie avec les organes d'un être humain et les fonctions qu'ils exercent, les gouvernants jouent le rôle de la tête et les gouvernés celui du corps. La fonction des gouvernants consiste à diriger (commander) le corps gouverné; au sein de ce dernier se forment des organes qui se partagent différentes fonctions : production de biens et de services, défense du territoire, maintien de l'ordre intérieur, etc. Le fait qu'une division de cette nature apparaisse dans un lieu quelconque à un moment donné est le signe qu'un nouvel agrégat humain (tribu, clan, société) est en formation. Si nous adhérons à cette théorie, il nous faut accepter l'idée suivante : la constitution d'un pouvoir était nécessaire à l'émergence d'une Russie nouvelle sur les ruines de l'ancienne. Le pays se trouvait confronté à une alternative : mourir ou survivre, et survivre nécessitait la création d'une direction qui exercerait son commandement sur le corps gouverné. Le rêve anarchiste d'une société sans pouvoir contredisait les lois sociales de l'organisation des masses.


Un ordre nouveau

A peine constitué, le pouvoir bolchevique s'efforça d'instaurer l'ordre à l'intérieur du pays, éliminant les ennemis réels ou imaginaires de la Révolution. Le mouvement anarchiste représentait un obstacle à cet ordre nouveau que Vladimir Ilitch (6) et ses compagnons d'armes mettaient en place dans l’urgence. Dans ses ouvrages, Vsévolod Voline décrit la façon dont fut anéanti le mouvement anarchiste russe au début des années 1920. Quant à Voline lui-même, il demeura fidèle à ses idéaux et fut banni d'Union soviétique; il mourut en France en 1945. Pour les anarchistes russes, le rêve d'une société nouvelle libre et heureuse avait tourné au cauchemar.


Avec le temps, tous les acteurs d'Octobre 17 ont disparu et le croiseur Aurore est devenu l'un des symboles d'une révolution que les historiens soviétiques, il n'y a pas si longtemps de cela, qualifiaient de "Grande Révolution Socialiste d'Octobre". Sa cure de jouvence terminée, le célèbre bâtiment de guerre devrait mouiller l'ancre près des quais de la Neva dont les eaux froides arrosent la ville de Pierre le Grand avant de se jeter dans le Golfe de Finlande.


Fabrice Fassio
Manille, le 10 novembre 2014




(1) en russe : Avrora

(2) le 25 octobre, selon le calendrier julien alors en usage

(3) je pense, par exemple, à toutes ces "révolutions" baptisées par les médias d'un nom de fleur ou de couleur : les tulipes, les roses, l’orange, etc.

(4) Vsévolod Mikhaïlovitch Eichenbaum, dit Voline : La Révolution Inconnue, éditions Entremonde, 2009

(5) Alexandre Alexandrovitch Zinoviev est l'auteur de nombreux ouvrages concernant la Russie ou le communisme : l'Avenir radieux, le Communisme comme Réalité, le Héros de Notre Jeunesse, la Maison Jaune, etc. Il n'existe aucun lien de parenté entre l'auteur russe et Grigori Evseïevitch Zinoviev, compagnon d'armes de Lénine.

(6) Vladimir Ilitch Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine

samedi 27 septembre 2014

La vie est belle

Les personnes qui disent que la vie est belle sont agaçantes. Ce sont généralement celles vivant dans l’aisance et les privilèges, et appartenant au monde du spectacle qui, par médias interposés, s’expriment ainsi, et incitent des naïfs beaucoup moins privilégiés qu’elles à s’exprimer de la même façon.
C’est idiot, car bien entendu inadapté à la vie d’un grand nombre de gens.
Ces personnes dans l’aisance ne devraient donc pas dire : la vie est belle, mais : ma vie est belle.
Je pense qu’elles disent que la vie est belle pour plus ou moins ne pas reconnaître l’étendu de leurs privilèges. "La vie est belle", cela inclut tout le monde, c’est parler aux noms des autres et donc vouloir leur faire croire qu’ils peuvent dire la même chose. C’est mettre tout le monde sur le même plan alors qu’évidemment, la répartition des chances et des avantages n’obéit pas naturellement au principe d’équité, mais de la sorte, on peut déculpabiliser d’avoir tant de privilèges et d’argent que l’on garde en grande partie ou totalement pour soi alors que l’on passe son temps à prêcher la générosité, le partage, et l’égalité.
Quand ces gens-là disent que la vie est belle, ils le disent d’une manière – c’est frappant – laissant croire que leurs privilèges et leur argent n’y sont pas pour grand chose, que c’est avant tout une question d’état d’esprit, de regard sur la vie, de dépassement des faux problèmes, et au bout du compte, de sagesse, d’humilité. Après les avoir entendu dire que la vie était belle de la façon dont ils le disent, les gens se retrouvent, un peu bêtement, à se faire des remontrances du type : Oui, c’est vrai, il ou elle a raison, on ne voit pas assez le bon côté des choses. On se plaint trop.
Cette expression est donc souvent la phrase cache-privilèges des nantis connus reprise béatement par des inconnus beaucoup moins avantagés.
Mais le plus "drôle", c’est que ces privilégiés, en laissant entendre à ceux ne l’étant pas qu’ils se plaignent trop, ont en partie raison. Beaucoup d’ente nous, grâce au progrès, bénéficient aujourd’hui de certains avantages, d’un confort (dans un sens très large), que l’homme du peuple des siècles passés aurait considérés comme d’immenses privilèges, et que même les nobles les plus riches de ces mêmes siècles nous auraient jalousés.
Donc effectivement, nos grands privilégiés, en semblant laisser entendre aux gens qu’ils se plaignent trop, ont en partie raison, sauf que la subtilité dans cette affaire est qu’ils s’appuient là-dessus pour paralyser notre jugement sur eux. Pendant que les gens se remettent en question, ils ne voient pas que les dits privilégiés ayant provoqué cette remise en question ne manquent pas de culot, et profitent du trouble qu’ils ont provoqué pour faire une faute de frappe en remplaçant le m du premier mot par un l dans la phrase : la vie est belle.
Car les choses sont plus complexes qu’il y paraît. Dire que nous bénéficions de plus de confort et de plus d’avantages que nos ancêtres ne signifie pas que nous n’avons plus de problèmes, et que les malheurs, les difficultés et la souffrance ont disparu de nos existences, loin de là. Certains sont même particulièrement servis dans ces domaines. C’est pourquoi ce "la vie est belle" que nous assènent parfois nos grands artistes bourgeois médiatisés est insupportable.
Dans un monde où il est si bien vu de défendre l’égalité et la générosité, alors que le dit monde est avant tout commandé par les rapports de force, l’inégalité, et la cupidité, il vaut mieux, surtout lorsqu’on est un artiste connu, dire en son nom et au nom des autres que la vie est belle. Ça ne mange pas de pain, on passe pour un sage, et cela permet d’être admiré par celles et ceux qui par conséquent nous rapporteront encore plus d’argent en achetant avec le sourire ce qu’on leur vendra.


Laurent Gané
(Site personnel)

lundi 8 septembre 2014

L'architecture moderne

Photographies extraites de Un siècle passe, de Alain Blondel
et Laurent Sully Jaulmes

L’architecture moderne* a rompu avec celle du passé. Elle n’est pas son prolongement, mais une manière de construire totalement différente.
C’est précisément ce qu’aiment ses défenseurs : qu’elle témoigne d’une rupture avec le passé, qu’elle indique l’avènement d’une ère nouvelle, car pour eux, moderne, nouveau, veulent dirent mieux qu’avant, plus évolué, ceci faisant d’eux, qui aiment cette modernité et cette nouveauté, des individus supérieurs à ceux du passé.
Ce qui permet encore davantage de se démarquer, de paraître même supérieur à ceux pourtant déjà attachés à la modernité et à la nouveauté, c’est d’être avant-gardiste, c’est-à-dire de mettre au pinacle ce qui est considéré comme étant en avance sur la nouveauté elle-même. Du nouveau plus nouveau que le nouveau du jour, car du nouveau à venir, du nouveau futur, conférant à ceux le défendant les qualités de visionnaires, de clairvoyants, de quasi médiums sachant voir l’avenir.
Il s’agit pour ces gens de tout voir à l’aune de la modernité, l’architecture comme les êtres humains, car être jeune par exemple, c’est être nouveau, plus moderne, en avance, plus évolué, plus intelligent, plus intéressant ; en un mot : supérieur.
Autrefois, on considérait pouvoir s’améliorer en mûrissant, et donc en vieillissant. De nos jours, on peut être ignare, idiot, creux, caractériel à défaut d’avoir du caractère, "original" à défaut d’avoir de la personnalité, sans que notre crédibilité soit remise en question, car il suffit d’être nouveau, d’être jeune, pour se retrouver investi de toutes les qualités, pour être d’emblée vu comme étant en avance sur les personnes ayant pourtant de l’avance sur nous, à moins que les dites personnes n’aient pas les qualités personnelles, et notamment intellectuelles, permettant de faire de leur avance un avantage.
Cela reviendrait à considérer qu’un étudiant en première année de médecine en saurait plus sur la médecine que ceux parvenus à la fin de leurs études.
Les plus vieux, s’ils ne veulent pas être jugés comme étant en retard, version polie d’attardés, doivent absolument rester jeunes d’esprit comme on dit, c’est-à-dire tenter d’avancer en reculant.
Les gens qui aiment l’architecture moderne se disent qu’ils avancent eux, qu’ils évoluent vers quelque chose de mieux, pendant que ceux préférant celle du passé se disent qu’avec l’architecture moderne il n’y a pas progrès mais à l’évidence, au contraire, déclin et décadence.
Les premiers, de leur point de vue, pensent que les seconds n’aiment pas l’architecture moderne, et la modernité en général, parce qu’ils sont passéistes, bornés, opposés par étroitesse d’esprit au progrès. Ils ne comprennent pas que les seconds – les plus fins d’entre eux en tout cas – du fait de leur exigence de qualité, ne peuvent qu’aimer le progrès justement, mais le vrai, pas celui qui recule en prétendant avancer.
Car les premiers, effectivement, avancent en régressant, et les seconds s’en rendent compte, ce qui provoque leur opposition, car c’est précisément ce qu’ils ne veulent pas : régresser.
On peut être tourné vers le passé justement parce qu’on ne veut pas reculer, après avoir estimé que ce passé, sur certains plans, était d’une qualité supérieure au présent dégénérant, car c’est un authentique progrès que l’on souhaite, et pas un progrès en toc.
En vérité, paradoxalement, ce sont les défenseurs de cette modernité inhumaine qui sont opposés au progrès, si l’on veut vraiment faire dire à ce terme : aller vers mieux.


Laurent Gané



* Je regroupe volontairement sous le terme moderne l’architecture moderne et l’architecture contemporaine – que certains considèrent être deux courants différents – car elles appartiennent en réalité au même mouvement, à la même idéologie de base, et aboutissent à la même laideur architecturale.

lundi 1 septembre 2014

Les aliments "bio"

Juan Sánchez Cotán (1560 - 1627)
Nature morte aux fruits et légumes bio

Avoir une alimentation bio, cela veut dire : s’alimenter avec des produits naturels. On aurait donc dû appeler les aliments bio des aliments naturels, et les aliments traités avec des produits chimiques des aliments traités, ce qui aurait été plus simple.
Deux raisons ont voulu qu’il en soit autrement.
Pour faire comprendre la première, imaginons que les tableaux d’un célèbre peintre, dans les galeries, les musées, sur le marché de l’art, petit à petit, aient été remplacés par des faux, sans que personne ne s’en soit rendu compte, jusqu’au jour où la supercherie aurait été découverte. Des recherches auraient été effectuées, et les tableaux authentiques seraient réapparus, lentement, les uns après les autres. Pour les distinguer de la quantité considérable des faux, on ne se serait pas contenté de dire de chacun d’entre eux qu’il s’agissait d’un tableau d’untel, mais d’un vrai tableau d’untel.
Pour les aliments c’est pareil. Tous traités, ils furent présentés comme identiques en qualité à ceux du passé, jusqu’à ce que leurs effets nocifs soient connus de la majorité des gens. Les aliments n’ayant pas eu affaire à la chimie commencèrent alors à réapparaître, mais en quantité si petite comparée aux aliments traités qui représentaient la quasi totalité des aliments vendus, qu’il fallut les différencier en spécifiant qu’ils étaient naturels, car la norme était devenu le chimique, comme si il en avait toujours été ainsi. C’était le nouveau repère de base, duquel devait se distinguer l’alimentation non traitée, alors que cela aurait toujours dû être l’inverse.
Quant à ce mot : "bio", pour parler de la deuxième raison permettant de comprendre pourquoi celui-ci fut employé pour désigner la nourriture naturelle, il ressemble à un mot choisi par une agence de communication payée par des industriels tant il paraît peu naturel de nommer ainsi une chose naturelle.
Bio, ça fait avant-gardiste, comme tous ces mots, souvent anglais, que beaucoup aiment employer par snobisme.
Manger des aliments naturels, ou manger des aliments traités, voilà une façon de s’exprimer sans manières, vraiment naturelle. Moi-même, qui fréquente les magasins "bio", j’essaie le plus souvent possible d’employer ces mots-là.
De plus, vouloir manger des aliments naturels, c’est vouloir manger les aliments tels qu’ils étaient autrefois, sauf que dire ça, c’est risquer de faire passer l’homme moderne avant-gardiste – avec tout ce que cela représente de négatif à ses yeux – pour un réactionnaire. Il fallut donc emballer l’objet ancien dans un mot nouveau, afin de lui faire croire, à l’homme moderne avant-gardiste, qu’il était l’inventeur et pas le récupérateur de ce qui venait du passé, cette attitude étant la grande spécialité des bobos. Car il ne s’agissait pas, en effet, qu’il soit vu comme quelqu’un souhaitant retrouver un état ancien, comme un passéiste. Il voulait certes du naturel, comme avant, mais sans être confondu avec les primates de cet avant.
Au lieu de dire "naturel", ou "authentique", ou pire, "comme avant", on a choisi de dire "bio". C’était plus rigolo, plus pétillant, plus sympa, plus régressif, et donc moins fasciste. Au lieu d’être réactionnaire, on était progressiste, et surtout malin. Tout le monde, ainsi, restait à sa place : les hommes des cavernes d’un côté, et les êtres supérieurs de l’autre.
Cela permet, lorsqu’on est un moderniste anti réactionnaire, de pouvoir adopter une attitude anti moderniste, puisque réactionnaire, en la déguisant en attitude innovante et donc progressiste.
Ces gens-là seront peut-être vus un jour, souhaitons-le, comme les grands inventeurs du comportement naturel artificiel, de l’authenticité fausse.


Laurent Gané
(site personnel)

lundi 26 mai 2014

La Russie du mauvais côté de l'Histoire


Allégorie du mauvais gouvernement, par Ambrogio Lorenzetti,
palais Palazzo Pubblico, à Sienne

Dirigeants, hommes d'affaires et chefs des médias occidentaux s'interrogent avec inquiétude sur la voie que suit la Russie contemporaine. Le Président des Etats-Unis vient d'ailleurs de l’affirmer : la Russie se trouve du mauvais côté de l'Histoire. Étrange idée selon laquelle l'Histoire aurait des côtés ! Enfin bref, le jugement du Président serait corroboré par de nombreux faits, dont celui-ci : la Russie chercherait à reconstituer un bloc semblable à l'ancienne Union soviétique, cet empire du Mal qui avait donné tant de fil à retordre à Ronald Reagan . Je souhaiterais proposer au lecteur un bref article centré sur cette question d'un bloc nouveau. Je précise que ma réflexion est basée sur les travaux fondamentaux du philosophe et sociologue russe : Alexandre Zinoviev, disparu en 2006.


L'occidentalisation

Dans ses œuvres sociologiques, Alexandre Zinoviev nomme "occidentalisation" la forme particulière que prend la globalisation dans les pays non occidentaux. Selon l'auteur russe, l'occidentalisation est la stratégie visant à établir un ordre planétaire (global) conforme aux intérêts du monde occidental (Amérique du Nord, Europe de l’Ouest, Australie, etc.) Sous la conduite des Etats-Unis, explique l'auteur de l'Occidentisme, (1) les pays de l'Ouest aspirent à établir, dans les autres parties de notre planète, une organisation de la vie semblable à la leur.
Afin d'incorporer le pays ciblé dans la sphère occidentale, il convient d'abord de l'affaiblir. De nombreuses tactiques, explique l'auteur russe, sont alors mises en oeuvre : diviser la population en groupes hostiles, l'inciter à envier l'abondance occidentale, soutenir les mouvements d'opposition, fournir une aide financière, séduire l'élite intellectuelle et les couches privilégiées, etc.
Ce processus d'occidentalisation ne signifie pas malheur pour tous. Au contraire, certaines catégories de la population du pays en voie d'assimilation - les membres des couches supérieures en particulier- peuvent trouver leur compte dans cette "refondation", devenant ainsi un soutien intérieur au processus d'assimilation. Les tentatives d'occidentalisation d'un pays ne sont pas toujours couronnées de succès (en Iran, par exemple). En revanche, lorsque l'opération réussit, le pays ciblé est remodelé : les Occidentaux, aidés par des forces intérieures locales, mettent en place un ordre étatique, économique et idéologique, imité du système occidental (capitaliste, occidentiste). Parlementarisme, multipartisme, élections, économie libéralisée, exaltation de l'argent, du sexe et de la violence, sont autant d'exemples d'éléments imposés au pays nouvellement inclus dans la sphère d'influence occidentale.
Il va de soi que l'Occident entreprend le remodelage du pays ciblé dans son intérêt : mettre en place un gouvernement ami, trouver de nombreux débouchés pour ses produits industriels, s'approprier à bon prix des matières premières dont il a un besoin vital, etc.


L'occidentalisation appliquée à la Russie

Élaborée par les pays occidentaux pendant la guerre froide, la stratégie d'occidentalisation a été utilisée contre l'Union soviétique qui représentait un réel danger pour l'hégémonie occidentale. Affaiblie par une profonde crise intérieure, l'Union soviétique des années 1980-1990 s'est révélée incapable de préserver son organisation sociale (le communisme, le soviétisme) qui a été détruite sous la direction d'hommes d'Etat tels que Mikhaïl Gorbatchev ou Boris Eltsine, parrainés par leurs homologues de l'Ouest.
Le territoire soviétique a éclaté en de nombreuses républiques en proie à de multiples difficultés : chômage massif, diminution du pouvoir d'achat des plus pauvres, dilapidation de la propriété d'Etat dans le secteur économique, collusion des milieux du pouvoir et de l'argent, baisse de la natalité, etc. L'Ukraine est l'une de ces républiques issues de la désagrégation de l'espace soviétique.
D'un point de vue sociologique, l’occidentalisation n’est pas un phénomène monstrueux (anormal) mais, au contraire, un phénomène normal, autrement dit conforme aux règles régissant les rapports entre associations humaines différentes dont les intérêts s’opposent. Les règles de la morale et du droit ne s'appliquent pas aux relations entre groupes humains.


Une occidentalisation limitée

Au cours des années 1980-1990, la Russie très profondément affaiblie s'est engagée sur les rails de l'occidentalisation, se rangeant ipso facto du bon côté de l'Histoire. Dans un entretien avec Galia Ackerman (2) réalisé en 2001, Alexandre Zinoviev explique que la marge de manœuvre de Vladimir Poutine est bridée par les circonstances et que sa mission consiste à consolider et à rendre acceptable aux yeux du peuple russe le nouveau système économique et social issu du coup d'État gorbatchévien et eltsinien. Cependant, note le philosophe, l'occidentalisation de la Russie ne signifie pas que tous les traits du soviétisme aient disparu. Dans cet entretien, l'auteur du "Facteur de la Compréhension" (3) fait remarquer, par exemple, que l'administration présidentielle a repris les fonction du Comité Central du PCUS (4) ou bien que les relations entre le Kremlin et la Douma ressemblent de plus en plus aux rapports qui existaient entre le Politburo et le Soviet suprême du temps de l'URSS. Dans ce même entretien, le philosophe ajoute que le Parlement est devenu l'instrument docile de l'exécutif. L'occidentalisation de l'organisation étatique de la Russie post-soviétique est donc relative et limitée.


Une reprise en main

Je connais mal la situation actuelle de l'organisation étatique de la Russie, mais il me semble que la situation en question n'est plus celle qui prévalait dans les toutes premières années de notre siècle. Vladimir Poutine et son équipe ont consolidé le pouvoir de l'Etat central, effectué des réformes et "changé de cap". Réorganisation de l'administration ("la verticale du pouvoir"), renforcement de l'armée et des services de renseignement, surveillance des médias, réhabilitation du secteur militaro-industriel, rapprochement avec la Chine, volonté de former un vaste ensemble eurasiatique, sont autant d'exemples que les forces influentes de l'Ouest interprètent comme un rejet de l'occidentalisation.
L'actuelle montée en puissance de la Russie sur la scène internationale est liée à cette reprise en main de l'Etat, opérée par le pouvoir suprême. Comme le note Alexandre Zinoviev dans ses ouvrages sociologiques : l'histoire de la Russie est une histoire de l'Etat. En renforçant les traits de l'ordre étatique hérités de l'ancienne Union soviétique ou de l'époque tsariste, le pouvoir russe a pour but de construire un Etat fort, véritable poste de commande de la société tout entière. Cet Etat en voie de renforcement porte en lui une tendance "impériale", autrement dit une tendance à recréer un espace semblable à l'Union soviétique ou à l'empire tsariste.


La prison des peuples

Un événement similaire s'est déjà produit dans l'histoire russe. Au cours de la première guerre mondiale, l'Etat tsariste s'est écroulé et les révolutionnaires ont pris le pouvoir. Une question se pose alors : pourquoi les Bolcheviks ont-ils reconstruit un empire quelques années après la Révolution d'Octobre alors qu'ils comparaient la Russie impériale - le mot de Vladimir Ilitch Lénine est célèbre - à "une prison des peuples" ? Alexandre Zinoviev explique que, en dépit des slogans révolutionnaires et des intentions des chefs bolcheviks, le nouveau pouvoir central s'est trouvé contraint de restaurer l'empire, certes sous une forme nouvelle qui prit le nom d'Union soviétique. La Révolution avait éliminé la classe des capitalistes, qui avaient investi dans l'industrie, et celle des propriétaires terriens, mais elle avait préservé l'organisation étatique de l'époque tsariste. La tendance à créer une vaste union de peuples soumis à un pouvoir central découlait de l'organisation étatique russe préservée par la Révolution. De nos jours, cette tendance se manifeste de nouveau et continuera de se manifester si le pouvoir suprême, quel que soit son chef, persévère dans sa volonté d'édifier un Etat fort en Russie. Il est possible que cette tendance prenne la forme d'une union eurasiatique ou bien d'une vaste zone d'influence.
Aujourd'hui, la reprise en main de l'organisation étatique, la montée en puissance de la Russie, la création d'une zone d'influence, inquiètent à juste titre les forces supranationales prônant une gouvernance mondiale, ainsi que les puissances occidentales. La Russie actuelle représente une épine fichée dans le pied de la globalisation, une véritable « empêcheuse » de tourner en rond. En ce sens, le Président des Etats-Unis a raison. Malgré tous les efforts fournis par les Occidentaux, la Russie glisse une nouvelle fois du mauvais côté de l'Histoire, une vingtaine d'années après la chute fracassante de l'empire du Mal. (5)


Fabrice Fassio
Manille, le 20 mars 2014




(1) ouvrage publié chez Plon en 1995 ; une version numérique est disponible ici.

(2) Politique Internationale - La Revue n°92 - ÉTÉ - 2001

(3) Le Facteur de la Compréhension (Faktor Ponimania) ; ce livre - unique en son genre ! - n'est toujours pas édité dans notre pays alors que sont publiés chaque année des centaines de livres dénués d'intérêt. France, que devient ta tradition d'intellectualisme ?

(4) Parti Communiste d'Union Soviétique

(5) Plusieurs lecteurs ont pensé que j'exprimais, dans la conclusion de cet article,  une opinion personnelle et m'ont fait part de leur incompréhension. Une mise au point m'apparaît donc nécessaire.  En  écrivant que la Russie contemporaine glissait du mauvais côté de l'Histoire, je ne voulais pas dire que ce pays  prenait une direction que je désapprouve,  mais  simplement que  la direction en question s'opposait aux intérêts des Etats-Unis. C'est évidemment ce dernier point que  le Président Obama avait à l'esprit lorsqu'il  a déclaré le 3 mars 2014 que la Russie se situait  " du mauvais côté de l'Histoire."

dimanche 17 novembre 2013

Les carnets de Maxime Sentence

Continent englouti ? (6 722)
¤
Avec le surgissement de tous ces pays émergents, il n’est pas incongru de se demander comment le niveau des océans peut-il s’élever.
La raison de cette apparente incohérence, de cette antinomie, de ce paradoxe, serait-elle à rechercher du côté des pays qui, après avoir dominé le monde, coulent, comme la France… de ces anciennes grandes nations, comme l’Espagne ou l’Italie, le Portugal ou la Grèce, et bientôt l’Europe tout entière qui, sous le poids de l’histoire, s’enfoncent inexorablement dans les profondeurs obscures ?

vendredi 1 novembre 2013

Les carnets de Maxime Sentence

(5 061)
¤
Il est désormais bien difficile pour un jeune de s’élever dans l’échelle sociale ; elle est encombrée par tous ceux qui la descendent !

vendredi 25 octobre 2013

Les carnets de Maxime Sentence

Amis écrivains, pourquoi continuez-vous à écrire ? (1048)
¤
Amis écrivains, pourquoi continuez-vous à écrire ? Bientôt, au train où vont les choses, à grands coups de téléréalité et autres assauts de la civilisation vidéo-crétine, il n’y aura plus personne pour vous lire, plus personne pour vous comprendre…
Allons ! montrez-vous raisonnables… et faites plutôt comme tout le monde : devenez chanteuses !

vendredi 18 octobre 2013

ARTHUR SCHOPENHAUER compare ceux ne sachant pas à ceux sachant juger par eux-mêmes



Ce que l’on appelle l’opinion commune est, à y bien regarder, l’opinion de deux ou trois personnes ; et nous pourrions nous en convaincre si seulement nous observions comment naît une telle opinion. Nous verrions alors que ce sont deux ou trois personnes qui l’ont admise ou avancée et affirmée, et qu’on a eu la bienveillance de croire qu’elles l’avaient examinée à fond ; préjugeant de la compétence suffisante de celles-ci, quelques autres se sont mises également à adopter cette opinion ; à leur tour, un grand nombre de personnes se sont fiées à ces dernières, leur paresse les incitant à croire d’emblée les choses plutôt que de se donner le mal de les examiner. Ainsi s’est accru de jour en jour le nombre de ces adeptes paresseux et crédules ; car une fois que l’opinion eut pour elle un bon nombre de voix, les suivants ont pensé qu’elle n’avait pu les obtenir que grâce à la justesse de ses fondements. Les autres sont alors contraints de reconnaître ce qui était communément admis pour ne pas être considérés comme des esprits inquiets s’insurgeant contre des opinions universellement admises, et comme des impertinents se croyant plus malins que tout le monde. Adhérer devint alors un devoir. Désormais, le petit nombre de ceux qui sont capables de juger est obligé de se taire ; et ceux qui ont le droit de parler sont ceux qui sont absolument incapables de se forger une opinion et un jugement à eux, et qui ne sont donc que l’écho des opinions d’autrui. Ils en sont cependant des défenseurs d’autant plus ardents et plus intolérants. Car ce qu’ils détestent chez celui qui pense autrement, ce n’est pas tant l’opinion différente qu’il prône que l’outrecuidance qu’il y a à vouloir juger par soi-même – ce qu’ils ne font bien sûr jamais eux-mêmes, et dont ils ont conscience dans leur for intérieur. Bref, très peu de gens savent réfléchir, mais tous veulent avoir des opinions ; que leur reste-t-il d’autre que de les adopter telles que les autres les leur proposent au lieu de se les forger eux-mêmes ? Puisqu’il en est ainsi, que vaut l’opinion de cent millions d’hommes ? Autant que, par exemple, un fait historique attesté par cent historiens quand on prouve ensuite qu’ils ont tous copié les uns sur les autres et qu’il apparaît ainsi que tout repose sur les dires d’une seule personne.


Arthur Schopenhauer, extrait de L'art d'avoir toujours raison.

Les carnets de Maxime Sentence

(6 992)
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Personne aujourd’hui n’est capable de décrire l’ampleur et la nature des effroyables catastrophes — malgré tout annoncées comme inéluctables — inhérentes à l’abandon de l’euro par la France… comme personne ou presque hier, dans le concert des trompettes saluant son arrivée, n’a vu venir celles qui devaient découler de son adoption. Je ne suis certes pas économiste mais j’ai du mal à imaginer que les premières puissent être plus dommageables pour notre pays que celles que nous traversons... et comme je ne suis pas économiste, j’ai une chance de ne pas me tromper !

jeudi 10 octobre 2013

GUSTAVE FLAUBERT, à propos des Misérables de VICTOR HUGO



Lettre à Edma Roger des Genettes.
Croisset, juillet 1862.


      À vous, je peux tout dire. Eh bien ! Notre dieu baisse. Les Misérables m’exaspèrent et il n’est pas permis d’en dire du mal : on a l’air d’un mouchard. La position de l’auteur est inexpugnable, inattaquable. Moi qui ai passé ma vie à l’adorer, je suis présentement indigné ! Il faut bien que j’éclate, cependant.
      Je ne trouve dans ce livre ni vérité, ni grandeur. Quant au style, il me semble intentionnellement incorrect et bas. C’est une façon de flatter le populaire. Hugo a des attentions et des prévenances pour tout le monde ; saint-simoniens, philippistes et jusqu’aux aubergistes, tous sont platement adulés. Et des types tout d’une pièce, comme dans les tragédies ! Où y a-t-il des prostituées comme Fantine, des forçats comme Valjean, et des hommes politiques comme les stupides cocos de l’A, B, C ? Pas une fois on ne les voit souffrir dans le fond de leur âme. Ce sont des mannequins, des bonshommes en sucre, à commencer par Monseigneur Bienvenu. Par rage socialiste, Hugo a calomnié l’église comme il a calomnié la misère. Où est l’évêque qui demande la bénédiction d’un conventionnel ? Où est la fabrique où l’on met à la porte une fille pour avoir eu un enfant ? Et les digressions ! Y en a-t-il ! Y en a-t-il ! Le passage des engrais a dû ravir Pelletan. Ce livre est fait pour la crapule catholico-socialiste, pour toute la vermine philosophico-évangélique. Quel joli caractère que celui de M. Marius vivant trois jours sur une côtelette et que celui de M. Enjolras qui n’a donné que deux baisers dans sa vie, pauvre garçon ! Quant à leurs discours, ils parlent très bien, mais tous de même. Le rabâchage du père Gillenormant, le délire final de Valjean, l’humour de Cholomiès et de Gantaise, tout cela est dans le même moule. Toujours des pointes, des farces, le parti pris de la gaieté et jamais rien de comique. Des explications énormes données sur des choses en dehors du sujet et rien sur les choses qui sont indispensables au sujet. Mais en revanche des sermons, pour dire que le suffrage universel est une bien jolie chose, qu’il faut de l’instruction aux masses ; cela est répété à satiété. Décidément ce livre, malgré de beaux morceaux, et ils sont rares, est enfantin.
      L’observation est une qualité secondaire en littérature, mais il n’est pas permis de peindre si faussement la société quand on est le contemporain de Balzac et de Dickens. C’était un bien beau sujet pourtant, mais quel calme il aurait fallu et quelle envergure scientifique ! Il est vrai que le père Hugo méprise la science et il le prouve.

      Confirme en mon esprit Descartes ou Spinoza.

      La postérité ne lui pardonnera pas, à celui-là, d’avoir voulu être un penseur, malgré sa nature. Où la rage de la prose philosophique l’a-t-elle conduit ? Et quelle philosophie ! Celle de Prud’homme, du bonhomme Richard et de Béranger. Il n’est pas plus penseur que Racine ou La Fontaine qu’il estime médiocrement ; c’est-à-dire qu’il résume comme eux le courant, l’ensemble des idées banales de son époque, et avec une telle persistance qu’il en oublie son oeuvre et son art. Voilà mon opinion ; je la garde pour moi, bien entendu. Tout ce qui touche une plume doit avoir trop de reconnaissance à Hugo pour se permettre une critique ; mais je trouve, extérieurement, que les dieux vieillissent.
      J’attends votre réponse et votre colère.